« Tous les ans, 16 millions de Français se prêtent et s’empruntent de l’argent »

© Wall Street Journal

Les plus grands concurrents des services de prêt bancaire ? La famille, les proches, les voisins. En France, nous sommes légion à nous entraider financièrement : 16 millions, d’après Adrien Aumont, de hellomerci. Les Internets auraient-ils inventé ce pair-à-pair là ? Pas vraiment. Ses ancêtres sont vieux de quelques siècles et plongent leur racine en Italie et en Irlande.

Gulliver au pays du prêt d’honneur

Nous sommes en 1720 : Jonathan Swift — oui, l’auteur des Voyages de Gulliver — souhaite aider les plus démunis à créer leur commerce, en leur prêtant de petites sommes de cinq à dix livres, remboursables par paiement hebdomadaire de deux shillings et sans intérêt. L’Irish Loan Fund est né. Deux voisins font office de garants. Sans le savoir, Swift lance ce qui sera au Royaume-Uni l’un des modes d’emprunt les plus populaires des XVIIIe et XIXe siècles. Le Dublin Musical Society s’en inspire et, dès 1747, prête aux artisans en mal de trésorerie les profits qu’il tire de ses concerts. Des fonds se montent un peu partout au Royaume-Uni et particulièrement en Irlande : jusqu’au milieu du XIXe siècle, 20% des ménages irlandais auront recours à ce type d’emprunts, raconte l’économiste Aidan Hollis dans The Evolution of a microcredit institution : the Irish loan funds, 1720–1920 (Université de Toronto, 1996).

Petits meurtres entre amis

Un autre avatar détourné du prêt est la tontine. Dans sa première mouture, cet emprunt bénéficiait à l’Etat. Le système naît dans la tête de Lorenzo Tonti, banquier napolitain en grâce à la Cour de France. En 1653, il le soumet à Mazarin. Le principe ? Chaque souscripteur verse son épargne dans un fonds et touche une rente à partir des dividendes générés. A la mort d’un souscripteur, sa part est redistribuée — et la rente augmente. Si l’idée séduit plutôt le très jeune Louis XIV (il la reprendra en 1689), le Parlement déboute l’édit de création. La tontine ressemble par trop à un jeu de hasard — particulièrement mal vu à l’époque — et on craint que les souscripteurs ne jouent au Cluedo en s’assassinant mutuellement pour toucher une rente plus élevée (c’est d’ailleurs le sujet du roman Un mort encombrant de Robert Louis Stevenson et Lloyd Osbourne en 1889). Entretemps, les tontines ont fait leur entrée au Royaume-Uni et aux Etats-Unis et prospèrent à pleins tubes avant d’être interdites pour les mêmes raisons avancées par le Parlement français en 1653…

Aujourd’hui, la tontine s’est transformée en un système plutôt vertueux : en Afrique, elle est une association de personnes qui, unies par des liens familiaux ou amicaux mettent en commun leur épargne pour financer des problèmes particuliers ou collectifs. Par exemple, l’achat d’une maison, le financement des études du cadet, une aide financière suite à une inondation.

Grand-père Simpson a aussi été la cible de membres de tontines

Petits prêts entre amis

En France, le prêt d’honneur entre amis, entre proches, voire entre collègues est bien entré dans les mœurs. Nous serions « 16 millions de Français à nous prêter et nous emprunter de l’argent chaque année », rappelle Adrien Aumont, co-fondateur de la plateforme de prêt entre particuliers hellomerci. Lancée en 2013, elle entend « combler une carence laissée par KissKissBankBank et les autres plateformes de crowdfunding » : pouvoir emprunter sans intérêt de l’argent pour financer le quotidien (vacances, caution, permis…) auprès de ses amis et famille de manière très simple. Mais aussi en gérer le remboursement (tout aussi facilement).

Stéphane Charbonneau est éleveur de cochons noirs bio dans un coin retranché de l’Ariège. Depuis 2010, il auto-construit avec sa compagne Blandine une maison faite de matériaux écologiques et locaux. Pour financer le projet, les deux époux se tournent vers un premier banquier qui leur promet 70 000 euros… mais qui finit par se désister. « Les banquiers ne font plus leur job, ils prêtent à des gens du milieu agricole qui reçoivent beaucoup d’aide. C’est absurde. » Ailleurs, ils obtiennent un prêt de 22 000 euros. Pas suffisant… A force de volonté, d’huile de coude et de sacrifices financiers, la maison est presque terminée. Manquent 3000 euros. Ils lancent une collecte privée sur hellomerci pour emprunter la somme dont le remboursement est échelonné sur 30 mensualités. 6 jours plus tard, opération réussie ! Proches, mais aussi clients ont mis la main à la poche. « Ils ont prêté parce qu’ils connaissent ce projet, notre travail, et aussi parce qu’ils savent qu’on va rembourser ! » Ce qui n’étonne pas Adrien Aumont : « Il faut se rendre compte que l’argent, avec le bon outil qu’est le peer-to-peer, peut aussi devenir vecteur de bien social et d’autonomie ».

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